Le prix de l’honnêteté

Mardi 16h je monte dans le métro pour passer d’un client à un autre. À moitié plongé dans ma lecture, je vois monter 3 jeunes filles.
Mon regard est attiré par leurs mains baladeuses qui cherchent l’entrée du sac à main de touristes asiatiques. Cela n’a pas échappé à mon voisin de strapontin qui, alliant le geste à la parole, tire le signal d’alarme en leur intimant de remettre leurs mains dans leurs propres poches.

Le métro s’arrête en ayant à peine quitté la station pendant que tous les regards se tournent vers le trio malfaisant.

Dix minutes, il aura fallu DIX minutes pour que le conducteur de la rame arrive jusqu’à nous pour s’enquérir de ce qui valait cette alerte. Ne faites pas un arrêt cardiaque car ce délai est bien trop long pour que vous en réchappiez !

Étonné que son train-train ait été stoppé pour « juste ça », il demande aux voyageurs ce que l’on attend de lui. Je me surprends à répondre en chœur avec deux autres messieurs (dont le lanceur d’alerte) qu’il faudrait prévenir la police.

Grommelant, le chauffeur s’en retourne dans sa cabine non sans en avoir référé à sa hiérarchie par radio qui n’a rien trouvé de mieux que de râler car cela perturbait le trafic pour rien.

Tu m’étonnes, si on considère que l’action des pick-pockets ne vaut pas qu’on s’arrête, ce ne sont pas les messages enregistrés qui y feront quelque chose.

Le métro reprend sa marche jusqu’à la prochaine station pendant que les voleuses en herbe nous insultent. Là et las, le conducteur vient nous dire que si nous voulons toujours « jouer les héros » il nous faut escorter notre proie sur le quai en attendant la police, accompagnés des touristes ciblés.
Faisant donc une croix sur mon rendez-vous, nous maintenons le bloc autour de la fille aux mains baladeuse, laissant malheureusement échapper ses complices… Tant pis, la chance tournera pour elles un autre jour.

20 longues minutes d’attente et la « GPSR » (service de sécurité de la RATP) nous rejoint, insistant sur notre volonté de « justiciers en costume » d’être témoins et vérifiant que les touristes acceptent de perdre encore du temps pour porter plainte. Personne ne se démonte. Et c’est déjà un point encourageant, il existe encore des citoyens qui ne font pas que regarder !

20 minutes de plus et la police arrive. Rodée à l’exercice, mais aussi étonnée et ravie que des voyageurs se soient interposés et souhaitent aller « jusqu’au bout », la petite équipe prend le relais de la RATP et enregistre la plainte des touristes sur place.

Nous, les témoins, on nous demande si nous voulons bien appuyer la procédure « pour qu’elle soit efficace » en témoignant devant l’OPJ de la Gare de Lyon.

Chouette, nous retraversons Paris en métro, en compagnie de l’équipe de policiers et de la jeune fille, menottes au poignet.

Ça commence à faire long, et court à la fois car la troupe doit se présenter dans l’heure à l’OPJ faute de quoi l’interpellation sera caduque… Ah ça c’est cool, si les forces de l’ordre ne sont pas assez promptes à réagir, tout tombé à l’eau.

Arrivés au poste, la prévenue est prise en charge pendant que nous attendons dans des locaux dans un état tel qu’on donnerait bien une médaille aux policiers pour supporter ça en plus de leur boulot. Voyant l’heure tourner et l’horaire de mon dernier TGV approcher, je me signale à l’accueil demandant si nous en aurions encore pour longtemps.

Non non. Pas longtemps dans leur langage, ça fera quand même une heure et demie de plus…

Tout ça pour raconter par le menu ce que j’ai vu, confirmer les faits répétés déjà à 3 groupes de personnes différents.

Et puis c’est la fin. Par curiosité, je demande ce qu’il adviendra de la demoiselle au fonctionnaire charger de taper mon témoignage à deux doigts sur un clavier hors d’âge. J’aurais préféré être sourd :

« Elle est mineure, donc là, je pense que les collègues ont déjà dû la libérer »

Pardon ? Je viens de perdre plus de 3 heures, pensant faire mon devoir de citoyen et c’est moi qui aurait été « enfermé » plus longtemps que l’auteur du méfait ? Sanction plus lourde pour les compagnons d’infortune qui n’avaient pas d’urgence TGV à faire valoir et attendaient leur tour dans le couloir à mon départ. Il était 19h45.

La RATP ne me remboursera même pas les billets supplémentaires pour avoir voulu faire régner l’ordre sur leur réseau.

Je m’insurge souvent contre ceux qui baissent les yeux ou enfoncent les écouteurs dans les oreilles (s’ils ne sortent pas le téléphone pour filmer) dans pareille situation, mais pour avoir voulu jouer la carte du citoyen modèle, je sais désormais qu’on ne risque pas de m’y reprendre de sitôt.

Je fermerai mes poches et me concentrerai sur ma lecture, assourdi par ma musique. Rien d’autre tant que la justice ne sera pas qu’un concept flou et frustrant.

2 commentaires

  1. Claire Janssens   •  

    Bonjour ! M. Urbanbike m’a fait découvrir votre blog, via votre article sur l’Aeron. (puis-je vous citer dans mon prochain article, sur l’ergonomie ?).

    Votre mésaventure me rappelle une histoire similaire vécue il y a 10 ans dans le métro parisien. Je fus la « victime » ignorante de 2 pickpockets. Après que des policiers en civil les eurent appréhendés dans une pagaille incroyable sous mes yeux incrédules, je fus cordialement invitée à traverser Paris en fourgonnette, en compagnie de mes « agresseurs » et des flics, pour déposer une plainte, « seul moyen pour mettre fin à leur agissement ». Je ratais ainsi mon TGV pour la Bretagne, un peu consolée par la conviction de faire mon devoir…
    Sauf que : tout ça pour pas grand chose, les deux gars sont sortis libres.
    Mais la police avait tout de même un bon dossier sur eux grâce à moi, dont un élément clé, l’objet du vol dont je fus victime, miraculeusement récupéré : un vieux papier froissé sur lequel était écrit la recette de mon gâteau au chocolat préféré…. !!!
    Surréaliste. Décourageant. J’ai eu pitié de ces policiers qui semblaient bien impuissants.

    • Benoît   •     Auteur

      Bonjour Claire,

      Pas de souci pour citer les articles. Je viens d’ailleurs d’en publier un second sur l’Aeron ;)

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